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« Des villes moyennes en voie de réanimation »

Le 10 juillet 2017

« (...) les expérimentations urbaines tiennent bien souvent à la présence, l'intuition et la détermination d'un (e) élu (e) visionnaire. C'est par exemple le cas à Narbonne où Tristan Lamy, vice-président de l'agglomération, a porté le projet IN'ESS, pour innover dans l'économie sociale et solidaire sur le territoire. »

Circuits courts, fab labs, espaces de coworking, financement participatif, civic techs... Grâce à l'économie numérique et aux pratiques collaboratives, les villes moyennes ont de nouveaux outils permettant le développement économique et l'émancipation des individus. De grands chantiers sont ouverts pour la revitalisation des centres-villes. Voici les premières observations de l'étude Sharitories menée par le collectif OuiShare. Par Samuel Roumeau, Directeur de l'étude Sharitories et du Ouishare Fest.

Vacance commerciale, dévitalisation des centres-villes, décroissance démographique... De La France Périphérique de Christophe Guilluy (Flammarion, 2014) à Comment la France a tué ses villes d'Olivier Razemon (Rue de l'Échiquier, 2016), un champ lexical pour le moins pessimiste entoure les villes moyennes. Aujourd'hui, ces dernières ne seraient plus, selon Adam Nossiter du New York Times « ces pôles de vie denses et raffinés, profondément ancrés dans le milieu rural, où les juges rendaient justice, où Balzac situait ses romans, où les préfets émettaient des ordres et où les citoyens pouvaient acheter une cinquantaine de fromages différents ».

Le bon échelon

Et pourtant, un peu partout en France et en Europe, des pratiques issues de l'économie collaborative sont à l'œuvre dans ces territoires. Si elles demeurent extrêmement émergentes, elles pourraient présager un souffle de renouveau qui contraste avec la morosité ambiante. Ces pratiques sont à la fois envisagées comme un vecteur d'émancipation à l'échelle individuelle, un levier de développement économique et un atout de marketing territorial. Au-delà d'une question d'attractivité, il s'agit ni plus ni moins de refaire naître de la fierté chez les habitants de villes moyennes où règne un fort sentiment d'être laissés pour compte.

Dans ces villes, les pratiques collaboratives reposent sur quatre piliers. D'une part, la consommation collaborative voit l'émergence de réseaux d'alimentation en circuits courts, le développement du covoiturage domicile-travail ou encore l'essor des réseaux de voisinage. D'autre part, la production distribuée s'articule autour de fab labs, de réseaux de production d'énergie pair à pair et d'espaces de coworking. Ensuite, la finance participative s'appuie sur les budgets participatifs comme à Lanester, près de Lorient, ou sur des plateformes qui offrent la possibilité aux citoyens, via Bulb in Town, et aux collectivités, grâce à Collecticity, de financer des projets à fort impact territorial. Enfin, la gouvernance partagée est encouragée par une redéfinition des rôles des acteurs, notamment celui des collectivités, et par l'arrivée des civic techs, qui permettent une relation renouvelée entre institutions et citoyens. Les villes moyennes apparaissent aujourd'hui comme le bon échelon pour implanter les pratiques collaboratives, car elles permettent un point d'équilibre entre une masse critique suffisante d'utilisateurs pour les services collaboratifs (contrairement aux zones rurales) et une proximité nécessaire entre des acteurs qui se connaissent (à l'inverse des métropoles). Essayer de calquer les écosystèmes d'innovation des métropoles, d'en réduire la taille et de les implanter dans les villes moyennes, ne saurait aboutir. Il y a de la place aujourd'hui pour créer un modèle de ville moyenne à taille humaine, loin des standards techno-centrés et coûteux de smart cities développés dans les métropoles.

Nos villes moyennes n'ont pas besoin d'une énième application développée en marque blanche pour une collectivité lambda qui n'en trouvera pas l'utilité. Un des travers de l'allocation des financements, en particulier européens, consiste à investir dans des plateformes numériques ou des infrastructures au détriment de l'humain. Nos villes moyennes ont besoin d'animateurs de centres-villes qui soient capables de faire le lien entre les commerces, les habitants et la collectivité. Ces villes souffrent du développement de grands centres commerciaux en périphérie, obligeant les individus à se déplacer, souvent en voiture individuelle, en dehors des centres. La recherche d'une proximité nouvelle s'incarne notamment au travers de lieux ouverts d'échange de savoirs, de restauration ou de travail temporaire dans les centres-villes.

Projets collaboratifs

Une stratégie payante pour laisser émerger les innovations d'usage consiste à centrer les expérimentations sur une place ou une rue pilote. Il est ainsi plus facile de tester, de s'approprier les nouvelles pratiques et de communiquer sur les réussites et les échecs. C'est le cas à Genk, en Belgique, où la rue Vennestraat forme un laboratoire à ciel ouvert. Les chaînes commerciales y sont interdites et la ville adapte des espaces vacants en boutiques éphémères, sur le modèle du projet Refill engagé par Gand. La municipalité agit en intermédiaire entre le propriétaire du local (exempté de certaines taxes) et le porteur de projet, qu'elle accompagne dans sa création d'activité.

Par ailleurs, les expérimentations urbaines tiennent bien souvent à la présence, l'intuition et la détermination d'un (e) élu (e) visionnaire. C'est par exemple le cas à Narbonne où Tristan Lamy, vice-président de l'agglomération, a porté le projet IN'ESS, pour innover dans l'économie sociale et solidaire sur le territoire. Et lorsque la collectivité ne parvient pas à impulser des projets collaboratifs ni à jouer un rôle de facilitateur, l'université peut prendre le relais. À Aveiro, au Portugal, elle offre son expertise et des moyens humains pour porter le projet VivaCidade, une friche industrielle transformée en parc avec le concours des habitants.

Expérimentations ciblées

Ce que les pratiques collaboratives nous disent de l'évolution des formes de travail dans les villes moyennes est précieux. Certaines villes font le pari d'attirer des entrepreneurs en proposant des lieux adaptés, plutôt que de conserver à tout prix entreprises et industries sur leur territoire. Gilles Poupard, directeur d'Audélor, explique :

« L'arrivée de grosses boîtes tertiaires, on n'y croit plus vraiment. Il faut que nous arrivions à mieux cerner cette demande de travailleurs indépendants et à affirmer un positionnement là-dessus. » Ce n'est pas un hasard si Simplon, qui propose des formations gratuites aux futurs métiers du numérique, multiplie les écoles dans les villes moyennes. Sabrina Millien, cofondatrice de La Colloc, espace de coworking à Lorient, ajoute : « Dans notre espace, nous n'avons pas que des autoentrepreneurs qui font des bracelets et les vendent sur Internet, mais aussi des PME qui font vraiment du chiffre d'affaires. »

Le caractère diffus des pratiques collaboratives impose de fédérer les énergies, en passant d'une logique de compétition entre villes à une logique de coopération. Suite à la restitution de l'exploration Sharitories au OuiShare Fest, nous proposons de lancer une concertation à l'échelle européenne. Ceci afin de rassembler les acteurs souhaitant approfondir l'analyse des pratiques collaboratives et engager des expérimentations ciblées dans une ou plusieurs villes moyennes dès l'automne prochain.

La Tribune (28/06/2017)